« Dis-donc, Rik, c’est vrai pour de bon tout ce que tu as décrit là ? Ou c’est des histoires pour aider les petits Flamands à s’endormir le soir ? Hendrik voulait savoir et il avait été très direct dans sa question. « Écoute bien » — répondit Rik « j’ai l’habitude de conter, et pas seulement pour les gamins, mais je ne raconte pas n’importe quoi. Alors mes histoires, elles sont toutes faites avec des détails authentiques, que j’ai rassemblés patiemment avant de les mettre en musique, enfin je veux dire en récits. Tu saisis ? » (p. 176). En mettant en scène dans l’épilogue son alter ego énonciateur Rik et son alter ego co-énonciateur Hendrik, Eric Vanneufville est devant son lecteur critique, qui se demande dès le début où se situe la frontière entre la fiction et l’histoire factuelle.
L’ouvrage de Vanneufville rouvre sur un mode très original, tant par la forme du genre que par les thèmes abordés, un chapitre important de l’histoire de la France du Nord qui a longtemps été une terre d’accueil pour les migrants belges principalement d’origine flamande. Au XIXe siècle en particulier, les Belges, chassés par la misère, s’installent de l’autre côté de la frontière et y contribuent considérablement à l’essor industriel et au dynamisme démographique. C’est au cours de la seconde moitié du XIXe siècle que la migration économique connaît sa plus forte ampleur dans l’agglomération industrielle de Lille-Roubaix-Tourcoing. Entre 1886 et 1890, le mouvement migratoire vers le Nord couvre même 60% de l’émigration belge. Ainsi, les Belges constituent le quart de la population de Lille dont les quartiers de Moulins-Lille et Wazemmes (connu à l’époque sous le nom de « Petit Belgique » [sic]), qui hébergent les plus grandes ‘colonies belges’, forment le cadre spatial du récit.
Pour évoquer l’histoire de cette migration, Vanneufville met en scène deux personnages flamands, Albin et Joseph, nés dans un village près de Roeselare (Roulers), qui sont « authentiquement représentatifs de ces immigrés du XIXe siècle, avec quelques nuances entre eux » (p. 8). Albin représente le Flamand catholique et humble qui accepte sans rechigner les conditions de travail. Tout en conservant ses racines flamandes et catholiques, il témoigne sa reconnaissance à la France accueillante au point d’accepter la nationalité française. L’autre, Joseph, nourri de sympathies socialistes, est plus rétif et refuse de se faire naturaliser en réaction au patronat lillois exploiteur et à la bourgeoisie française qui voue un mépris à peine dissimulé au petit Belge. Ainsi, Vanneufville réussit à traduire excellemment un paradoxe majeur qui caractérisait la population flamande : l’ouvrier (socialiste) flamand qui est prêt à se révolter — c’est aussi celui a joué un rôle important dans l’organisation du mouvement ouvrier entre 1880 et 1900 —, s’oppose à l’ouvrier (catholique) flamand, favori du patronat français qui le recrute parce qu’il casse les salaires en se tuant au travail, cependant il est accusé par les ouvriers socialistes de briser les grèves. De manière générale, l’auteur révèle à plusieurs reprises l’ambivalence marquant l’identité culturelle du Flamand en France qui se trouve pris entre deux pôles, la source belge/flamande et la cible française/picarde. L’évocation de ce sentiment de double appartenance n’est possible qu’à travers la dimension fictionnelle alimentée d’informations historiques précises.
Composé de neuf chapitres construits autour de thèmes tels que l’assistance des pouvoirs publics ou le travail des enfants et des espaces comme les courées ouvrières, la place Philippe Lebon ou l’estaminet, le récit aborde une panoplie d’aspects de la vie ouvrière et migrante. Pour ce faire, l’auteur recourt à une variété d’instances énonciatrices qui rend captivante la lecture du livre. Ainsi, il donne alternativement la parole à son énonciateur alter ego dont l’identité n’est révélée que dans l’épilogue et aux deux compères ou encore à d’autres personnages, fictifs ou non : dans le chapitre deux, par exemple, sont introduits Jean, père catholique de deux enfants qui travaillent dans la fabrique et Armand, Gantois et socialiste, qui s’en étonne. Plus loin, l’auteur narre l’enterrement d’Emile, « le courageux manouvrier flamand » (p. 113), mort des suites d’un travail insalubre dans la fabrique : « Tous suivent la messe avec attention et ferveur. On est bon catholique à Moulins chez les Flamands et l’on récit pieusement les prières qu’égrène le prêtre, dans l’espoir qu’elles ouvriront au cher défunt, au regretté Émile, les portes d’un monde meilleur que celui qu’il a connu sur cette terre de chagrin » (pp. 114-115). Dans le sixième chapitre, Gustave, socialiste français, informe le lecteur sur le talent musical des Flamands en faisant référence à Pierre Degeyter, socialiste gantois et auteur de L’Internationale. Parmi les personnages historiques citons Adolphe Desreumeux, auteur de la chanson Souv’nirs d’eun’ Vielle Dintellière, qui, avant de la composer, rend visite à Victoire, la vieille dentellière flamande. La renaissance de l’écrivain public, ce polyglotte ignoré de la rue de Julliers décrit par Chon dans ses Promenades lilloises (1888), auquel Albin s’adresse pour faire remplir sa demande de naturalisation est, me semble-t-il, très originale et constitue un clin d’œil au lecteur initié.
L’entrelacement entre la fiction et les faits de l’histoire ainsi qu’entre les personnages fictifs et historiques est bien réussi et agrémente la lecture. Or, cela ne vaut pas pour la scénographie de la langue mise dans la bouche des deux compères qui commentent généralement en français des événements importants et moins importants tels que l’installation de la troisième République ou la xénophobie à l’égard des ouvriers flamands, concurrents des Français. Si, au départ, l’auteur se contente de l’insertion de quelques (calques) d’unités lexicales telles que « Man », « Krom », « Kerle », « manneke » et « mijnheer » (on ignore pourquoi l’auteur utilise dans certains cas une majuscule), dans les derniers chapitres, la langue d’Albin et Joseph se transforme en un français parsemé de mots flamands souvent incompréhensibles. Cela est dû notamment à la transcription à la française des mots flamands (« taque » au lieu de « taak », « capon » au lieu de « kapoen », « cron » au lieu de « krom », « cotche » au lieu de « kotje », etc.), à la ‘west-flamandisation’ des mots français (« haufe » au lieu de « gaufre ») ou encore aux traductions bizarres procurées en annexe (« fourte » se traduit par « merci » et « dank » par « vas-t’en »).
Si le linguiste reste à cet égard un peu sur sa faim, il en est de même pour l’historien, avide d’apprendre plus sur cette période de migration intense. Si l’auteur procure une orientation bibliographique à la fin de son travail, il omet d’indiquer les références des ouvrages d’où sont tirées les nombreuses citations. Certes, cet ouvrage ne se veut pas une étude approfondie. Il touche, au contraire, de nombreux aspects de la vie quotidienne ouvrière et migrante allant des conditions de travail aux œuvres belges en passant par les pasteurs flamands de Moulins. Ceci dit, nous observons une prédominance des thèmes ‘catholiques’ au détriment, par exemple, du rôle qu’ont joué les ouvriers flamands dans le socialisme naissant dans le Nord. Les aspects de la vie socioculturelle sont également traités assez sommairement : la vie associative, la production chansonnière, le théâtre des marionnettes et le carnaval.
Tout compte fait, Vanneufville se distingue de ces prédécesseurs par son originalité (générique et discursive), par la perspective qu’il adopte, celle des migrants flamands, et par l’attention accordée aux échanges entre les ‘anciennes’ et les ‘nouvelles’ communautés lilloises: « Certes cette histoire fut parfois antagoniste entre les ouvriers Français et Belges [sic], mais ce fut aussi un échange fructueux à tous points de vue; les Flamands ont ainsi amené leurs traditions et leur expérience en matière de coopérativisme, de syndicalisme et d’organisation politique […] » (p. 5). Informatives, émouvantes et amusantes, Pages flamandes, écrites au carrefour de la fiction et de l’histoire, parviennent à revivifier une migration ‘oubliée’.
Eric VANNEUFVILLE, Pages flamandes de Moulins-Lille et Wazemmes, Fouesnant, Yoran Embanner, 2010, 185p. ISBN : 978-2-914855-73-0.
(Texte : Elien Declercq, Centre d’histoire des relations interculturelles (CHIR), voir aussi : les annales Les Pays-Bas Français 2009 et 2010.)
“Dis-donc, Rik, c’est vrai pour de bon tout ce que tu as décrit là ? Ou c’est des histoires pour aider les petits Flamands à s’endormir le soir ? Hendrik voulait savoir et il avait été très direct dans sa question. ‘Écoute bien’ — répondit Rik ‘j’ai l’habitude de conter, et pas seulement pour les gamins, mais je ne raconte pas n’importe quoi. Alors mes histoires, elles sont toutes faites avec des détails authentiques, que j’ai rassemblés patiemment avant de les mettre en musique, enfin je veux dire en récits. Tu saisis ?’” (p. 176). Door middel van een dialoog tussen zijn alter ego’s Rik en Hendrik, verantwoordt Eric Vanneufville in zijn epiloog dat fictie de historische juistheid van zijn werk niet ondermijnt en is de kritische lezer zo te vlug af.
Vanneufville heropent op een zeer originele manier, zowel door het genre als door de thema’s die behandeld worden, een belangrijk hoofdstuk uit de geschiedenis van Noord-Frankrijk dat voor lange tijd het gastland was voor Belgische en vooral Vlaamse migranten. In de negentiende eeuw ontvluchtten honderdduizenden boeren en arbeiders de door economische crises veroorzaakte ellende in Vlaanderen om zich aan de andere kant van de grens te vestigen. Het is in de loop van de tweede helft van de eeuw dat deze economische migratie een hoogtepunt bereikte. Tussen 1886 en 1890 maakte de beweging naar Noord-Frankrijk zo’n 60% van de totale Belgische emigratie uit. Belgen droegen dan ook in grote mate bij tot de industriële ontwikkeling en de demografische groei van het Franse noorderdepartement. De Rijselse bevolking, bijvoorbeeld, bestond voor een vierde uit Belgen. De wijken Moulins-Lille en Wazemmes (ook “Petit-Belgique” [sic] genoemd) herbergden er de grootste “Belgische kolonies” en vormen het ruimtelijk kader van het verhaal.
Om de geschiedenis van deze migratie te vertellen, brengt Vanneufville twee Vlaamse personages tot leven. Albin en Joseph, beiden afkomstig uit een dorp bij Roeselare, vertolken de modale Vlaamse migrant in Frankrijk. Albin stelt de katholieke, nederige Vlaming voor die zonder morren de werkomstandigheden in de textielfabrieken aanvaardt. Hij erkent het gastvrije Frankrijk en neemt de Franse nationaliteit aan zonder daarom zijn Vlaamse en katholieke oorsprong te verloochenen. Joseph, daarentegen, geïnspireerd door het socialisme, is stijfhoofdig en weigert zich tot Fransman te naturaliseren uit protest tegen de uitbuiting van het Rijselse patronaat en de Franse bourgeoisie die soms openlijk haar ongenoegen over “le petit belge” uit. Vanneufville slaagt er op een voortreffelijke manier in om een belangrijke paradox te vertalen die de Vlaamse bevolking in Rijsel typeert: de Vlaamse (socialistische) arbeider, steeds klaar om zich te verzetten tegen het patronaat (– hij is ook diegene die zonder twijfel een belangrijke rol speelde in de organisatie van de Franse arbeidersbeweging tussen 1880 en 1900 –), staat tegenover de Vlaamse (veelal katholieke) arbeider, graag gezien door het Franse patronaat omwille van zijn werklust. Daarnaast evoceert de auteur verschillende malen de ambivalentie die de culturele identiteit van de Vlaming in Frankrijk onherroepelijk kenmerkt: hij zit als het ware “gekneld” tussen zijn oorspronkelijke Belgische identiteit en zijn nieuwe Franse identiteit. Dankzij de fictieve dimensie slaagt Vanneufville er in dat gevoel van double belonging te verwoorden.
Het verhaal bestaat uit negen hoofdstukken die opgebouwd zijn rond verschillende thema’s zoals kinderarbeid en het Werk der Belgen en ruimtes waaronder het estaminet. De verscheidene aspecten van het arbeiders- en migrantenleven in Wazemmes en Moulins-Lille worden aangesneden door meerdere vertelinstanties. Zo geeft de auteur niet alleen het woord aan zijn alter ego Rik waar de identiteit pas op het einde van het verhaal onthuld wordt, maar ook aan het duo Albin en Joseph of aan andere, al dan niet fictieve personages. In het tweede hoofdstuk, bijvoorbeeld, verschijnen op scène Jean, katholieke vader van twee kinderen die in de fabriek werken, en de Gentenaar Armand die zich daarover verbaast. Verder beschrijft de auteur de begrafenis van Émile, “le courageux manouvrier flamand” (p. 113), gestorven aan de gevolgen van het ongezonde werk in de fabriek : “Tous suivent la messe avec attention et ferveur. On est bon catholique à Moulins chez les Flamands et l’on récit pieusement les prières qu’égrène le prêtre, dans l’espoir qu’elles ouvriront au cher défunt, au regretté Émile, les portes d’un monde meilleur que celui qu’il a connu sur cette terre de chagrin” (pp. 114-115). In het zesde hoofdstuk komt Gustave aan woord waar hij de lezer informeert over het muzikaal talent van de Vlamingen en verwijst in dat verband naar de Rijselse socialist uit Gent Pierre Degeyter, auteur van de Internationale. Tussen de historische personages vinden we onder meer Adolphe Desreumeux, auteur van Souv’nirs d’eun’ Vielle Dintellière. We lezen hoe hij een bezoek brengt aan Victoire, een oude Vlaamse kantwerkster, die de inspiratiebron voor zijn lied vormt. De wedergeboorte van de publieke schrijver, die “vergeten polyglot uit de rue de Julliers”, beschreven door Chon in zijn Promenades lilloises (1888) en waarop Albin een beroep doet om zijn naturalisatieaanvraag in te vullen, is zeer origineel en vormt een knipoog naar de ingewijde lezer.
De vervlechting van fictie en historische feiten, evenals die van fictieve en historische personages is zeer geslaagd. Dit geldt echter niet voor de scenografie van de taal die in de mond wordt gelegd van de hoofdpersonages die belangrijke en minder belangrijke gebeurtenissen van commentaar voorzien. In de eerste hoofdstukken stelt de auteur zich tevreden met het gebruik van een aantal Vlaamse woorden zoals “Man”, “Krom”, “Kerle”, “manneke” et “mijnheer” (we weten niet waarom de auteur al dan niet een hoofdletter gebruikt), terwijl in de laatste hoofdstukken de taal van Albin en Joseph plots verandert in een Frans doorspekt met haast onverstaanbare Vlaamse woorden. Dat is wellicht te wijten aan de transcriptie “op zijn Frans” van Vlaamse woorden (“taque” in plaats van “taak”, “capon” in plaats van “kapoen”, “cron” in plaats van “krom”, “cotche” in plaats van “kotje”, etc.), door de “ver-West-Vlaamsing” van Franse woorden (“haufe” in plaats van “gaufre”), of nog door de vreemde vertalingen die in bijlage worden gegeven (“fourte” wordt vertaald met “merci” en “dank” met “vas-t’en”).
Niet alleen de taalkundige, maar ook de historicus die meer wenst te weten over deze migratiegeschiedenis blijft hier op zijn honger zitten. Hoewel de auteur op het einde een bibliografische lijst verschaft, laat hij helaas alle verwijzingen van de citaten in de tekst weg. Verder is er een zeker thematisch onevenwicht: veel “katholieke” thema’s worden behandeld ten nadele van bijvoorbeeld de rol die de Belgische migranten hebben gespeeld in het opkomend socialisme in Noord-Frankrijk. Daarnaast komen de aspecten van het socio-culturele leven ook vrij kort aan bod: het verenigingsleven, de liedproductie, het marionettentheater, het carnaval.
Al bij al onderscheidt Vanneufville zich van zijn voorgangers, zowel door de originaliteit, het (vertel)perspectief dat hij hanteert (dat van de Vlaamse migrant) en de aandacht die hij schenkt aan de uitwisseling tussen beide culturen: “Certes cette histoire fut parfois antagoniste entre les ouvriers Français et Belges [sic], mais ce fut aussi un échange fructueux à tous points de vue; les Flamands ont ainsi amené leurs traditions et leur expérience en matière de coopérativisme, de syndicalisme et d’organisation politique […]” (p. 5). Informatief, aangrijpend en amusant: Pages flamandes, geschreven op het kruispunt tussen fictie en geschiedenis, slaagt erin om een “vergeten” migratie weer tot leven te roepen.
Eric VANNEUFVILLE, Pages flamandes de Moulins-Lille et Wazemmes, Fouesnant, Yoran Embanner, 2010, 185p. ISBN : 978-2-914855-73-0.
(Tekst: Elien Declercq, Centrum voor de Historische Studie van Interculturele Relaties (CHIR), zie ook jaarboek De Franse Nederlanden 2009 en 2010.)